mercredi 15 février 2017

Circuit en Roumanie. Bucovine.

Nous quittons le matin de bonne heure, non pas sans un point de regret, notre belle pension de Vadu Izei et les champs verdoyants qui entourent le village et nous reprenons la route, cette fois la DN18, vers le col de Prislop (1416m), passage obligé pour la Bucovine à travers les montagnes Maramures et Rodna, (pour ceux que ça intéresse, ces montagnes font partie des Carpates Orientales et sont situées dans le Nord de la Roumanie, vers la frontière de l’Ukraine. Leur plus haut sommet, Pietrosul Rodnei, atteint 2 303 mètres d'altitude).




Le temps est superbe et le paysage est aussi magnifique que je me l’imaginais !

 Ah, que la montagne est belle, comme chantait Jean Ferrat. Surtout quand elle est  couverte (encore !) des forêts de résineux de taille aussi impressionnante et que des torrents limpides déambulent vertigineux au milieu.


 Nous traversons sans nous arrêter deux ou trois villages où nous croissons peu de monde, sauf un petit troupeau de moutons que j’ai décidé de montrer, même si la photo n’est pas de bonne qualité, car faite en vitesse et à travers le pare-brise de la voiture.

Je démarre ainsi une série des photos avec le thème «l’argent de Roumanie», parce que j’en ai marre d’écouter des phrases comme « ben oui, avec l’argent de l’Europe », dès qu’on parle des changements positifs en Roumanie. Comme si les Roumains restent les mains croisées en attendant que la banane européenne leur tombe dans la bouche : tous ces paysans qui vendent leurs fruits et confitures devant leurs portes, qui ramassent le foin à l’ancien, en se crevant sur les montagnes, où qui travaillent sans rechigner sur les chantiers où les champs de l’occident… on ne peut pas dire qu’ils attendent l’argent de l’Europe, quand même !

Pour ne pas parler de toutes ces usines et autres multinationales installées là-bas, à cause d’une main d’œuvre pas seulement bon marché, mais aussi très qualifiée !

 Vous pouvez me dire, mais pourquoi pas avant ? La réponse est simple: à cause du système.

Je ne fais pas ici la théorie du communisme « qui détruit l’esprit du travail et d’initiative », et qui amène au pouvoir des gens non-qualifiés, pour des raisons autres que leurs compétences, (ah, la discrimination " positive") car, avec tout ce partage à l’outrance, les Français vont comprendre par eux-mêmes et assez vite le schmilblick. Ce qui est une évidence pour ceux qui veulent vraiment comprendre, c’est le fait que les Roumains, même dans cette « démocratie » qui n’a pas été  vraiment une, même dans ce capitalisme sauvage qui s’y est installé après la chute de Ceausescu, commencent à se réveiller et à s’en sortir de mieux en mieux.

On peut ainsi imaginer qu’est-ce qu’aurait pu être la Roumanie sans tous ces années de communisme, comme on peut aussi imaginer qu’est-ce que va devenir la France si sa politique actuelle continue.


Mais, revenons à notre voyage. Encore une fois le soleil brillait sur un ciel sans nuages et la route était bonne, sauf, si je me souviens bien, une seule partie carrément défoncée et en travaux, mais, sans croiser grand monde, nous avons pu circuler tranquillement et admirer le paysage en nous arrêtant même pour prendre des photos quelque part après Moisei. Et nous voilà enfin arrivés au col de Prislop, qui est, semble-t-il, mentionné dans le livre de Bram Stocker, Dracula, livre que je n’ai pas lu, car j’ai trop de respect pour le personnage réel, Vlad Tepes.

Et je dois dire que j’étais déçu ! Non pas par le paysage, car il est toujours merveilleux, avec tous ces massives montagneux autour, Gutai, Rodna, Maramures, Ignis, Tibles, Lapusului, couverts  de l’herbe encore plus verte qu’ailleurs ("Green, Green Grass Of Home” hein!).

Mais j’ai eu un choc en voyant les horribles bâtiments au milieu. Et encore plus quand j’ai vu l’état des deux toilettes métalliques où j’avais un besoin assez urgent d’y aller !



 Un de mes anciens collègues m’a d’ailleurs prévenue, mais quand même, j’étais tellement furieuse que j’ai abordé un jeune qui passait par là, en espérant qu’il était prêtre. Manque de pot, ou pas, il ne l’était pas et il a approuvé de tout cœur ce que je lui crachais et même plus que ça, en disant « mais madame, ces églises, sont une grosse affaire immobilière, il y a beaucoup d’argent en jeu et beaucoup de corruption aussi », ce que la propriétaire du petit restaurant du coin, où finalement je suis entrée, m’a confirmé, en se plaignant du manque des moyens dont elle dispose, en étant obligée d’utiliser ses propres panneaux solaires &co pour tenir son petit commerce (qu’ainsi elle ne peut pas agrandir !), pendant qu’au monastère d’à côté, où il n’y a pratiquement personne, la nuit c’est une débauche de lumière, avec l’électricité nationale, etc…

 En espérant que des gens vont lire mon blog, je mets ici une photo de son restaurant, pour lui faire au moins un peu de publicité !

Enfin, le col de Prislop passé, nous avons continué notre route en laissant derrière nous les montagnes Rodna, et en entrant de plein pied en Bucovine, où nous allons à la rencontre d’une autre rivière, tellement vertigineuse que les anciens l’ont appelé Bistrita, du mot быстрo, qui en russe signifie rapide.

 Nous allons traverser la partie la plus belle de cette région, les Obcines de Bucovine, un ensemble de petites et moyennes montagnes et de collines dont l’altitude moyenne se situe aux alentours de 1200 mètres.

Dès le premier village, l’architecture des maisons est bien différente de celle de Maramures, mais le paysage reste le même, c’est-à-dire magnifique.

 Nous rencontrons le premier campement sauvage de Tsiganes, au milieu des montagnes, au bord de la rivière, avec des enfants presque nues trainants dans une misère extrême. Il y aura un autre sur la route Transalpina, entre Transilvania et Olténie, mais c’est tout ce qu’on a vu comme campement sauvage dans notre périple à travers la Roumanie. Apparemment, les peu nombreux qui restent en Roumanie (car non partis dans l’occident) sont dans les montagnes car c’est la période des champignons, preuve la tsigane que nous avons vu un peu plus tard sur la route et qui vendait des cèpes (hribi), des giroles et autres amillaires et avec qui nous avons longtemps rigolé !… Je ne parle pas, of course, des tsiganes sédentarisés et… dirais-je, roumanisés, car nombreux sont docteurs, ingénieurs, professeurs, ou... informaticiens (j’avais même de très, très sympathiques collègues à l’époque).

Nous dépassons Carlibaba et, un peu plus loin, le village-musée Ciocanesti nous surprend avec ses maisons décorées de motifs géométriques que je n’aime pas tant que ça, mais quand même, vue l’heure, j’accepte de nous arrêter au premier restaurant « civilisé » au bord de la route, c’est-à-dire le restaurant de la pension GABIMAR, où, sous l’impulse de mes souvenirs, je commande « mititei » et « papanasi » à la confiture de myrtilles.





 Ben, ce n’était pas vraiment le top, je dois le dire, même si l’accueil a été à la hauteur. Tel que je n’ai plus osé commander de nouveau ces plats en Roumanie : ah, les papanasi mangés auparavant à la côte 1400 à Sinaia après une journée de ski ! Ne peux pas faire des bons papanasi qui veut, hein…

Ventre plein nous continuons notre voyage sur DN18 pour tourner à gauche après quelques minute sur DN17 sans nous arrêter jusqu’au col de Mestecanis situé au Sud-Est-ce l’Obcine Mestecanis à une altitude de 1096 m, entre celle-ci et le Massif Giumalau, où nous nous arrêtons pour admirer les vaches en liberté qui traversent la route sans regarder les camions et sans se soucier de nombreux spectateurs, car oui, nous sommes en week-end et des gens en vadrouille commencent à apparaitre et avec eux les papiers jetés partout aussi !



On reprend de nouveau la route dans un paysage bucolique, à la fois grandiose et attachant, avec des vallées verdoyantes où se dressent des meules de foin comme dans les tableaux de Claude Monet, avec ici et là des modestes abris de bergers et des petits villages circonscrits par des douces collines, le tout respirant un calme imperturbable et une majestueuse sérénité. Sont les plus beaux paysages de Bucovine, le doux jardin, comme la chantent les poètes! Pour moi c’est ici « l’espace mioritic », « la matrice stylistique, inaliénable, de l’esprit ethnique du peuple roumain » dont parlait Lucian Blaga (http://theses.univ-lyon2.fr/documents/getpart.php?id=lyon2.2001.beauchene_s&part=38083).


Encore une petite heure de route entre les montagnes et les forêts, accompagnés gentiment par la rivière Putna et nous arrivons à Moldovita, la première des fameuses monastères peintes que nous allons visiter. Je ne vais pas décrire l’histoire de ces monastères peints de Roumanie, monastères que j’ai vus pour la première fois il y a plus de 50 ans. J’étais alors accompagnée de mon feu cousin germain, Ilarion Hurjui, professeur émérite d’histoire au lycée de Radauti, admirateur enthousiaste et grand connaisseur des moindres détails concernant l’architecture et les peintures de toutes les monastères de la région. Je me souviens, par exemple, qu’à l’époque personne ou presque n’allait voir l’église d’Arbore, dont la clé c’était le beau-père de mon cousin qui la gardait ! Maintenant elle est inscrite dans la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO. http://whc.unesco.org/fr/list/598/multiple=1&unique_number=1728 Bien sûr que j’ai adoré revoir ces monastères et mon plaisir était d’autant plus grand que mon mari, à qui j’ai voulu montrer ces trésors, les a admiré et aimé autant que moi, lui qui était déjà venu en Roumanie avant de me connaitre, sans passer par-là. En plus, comme il le dit, avec moi ce ne sont pas que les paysages et les monuments, mais aussi les rencontres, souvent, disons… « dramatiques ».

Ainsi, à Moldovita, sur une grande allée bordée d’arbres qui mène vers l’entrée, une vieille femme nous a demandé de l’argent pour une maison de retraite. Je lui ai donné de l’argent mais je n’ai pas pu m’abstenir de lui dire que tous ces prêtres, au lieu de mettre de l’argent pour construire tant des nouvelles (et moches) églises, ils feraient mieux de donner de l’argent pour les vieux. Et alors, en réponse, après qu’elle a inscrit soigneusement dans un cahier mon nom et la somme que je lui ai donné, a commencé a chanté une chanson tellement triste (un cintec de jale) que j’ai commencé à pleurer, à la stupéfaction de mon mari qui, en me voyant pleurer et ne comprenant rien, a versé lui aussi quelques larmes…



De Moldovita, en laissant derrière nous l’Obcine de Feredeu, nous continuons notre route jusqu’au col de Ciumârna, à 1100 m altitude, traversant Obcina Mare sur une quinzaine de kilomètres et reliant La Vallée de Moldovita au Plateau de Suceava.

Là, encore un monument, cette fois héritage du réalisme socialiste, défigure le paysage ! Au moins celui-ci peut être plus facilement démantelé, ce que, vu le nombre de citoyens qui se bousculent pour se photographier devant, ne va pas arriver de sitôt, malheureusement !

Je dis ça, je dis rien, car le monument en forme de main humaine (d’où l’autre nom de « Palma » sous lequel le col est connu) est un symbole de la construction de cette route lorsque les deux équipes, venant des deux directions opposées, se sont réunis ici en 1968, et se serrèrent la main.

Ben, je dois quand même reconnaitre avec honte que, avec tout mon respect pour ce travail acharné (et en conditions que je n’ose pas imaginer) les vaches en liberté qui passent la route sans regarder les camions, m’ont impressionné beaucoup plus ! Autrement, le paysage offre peut être les plus beaux panoramas sur la Bucovine.


Nous continuons notre route vers Sucevita où la visite allait se dérouler sans aucun évènement notable, sinon le pur plaisir de visiter le monastère, une vrai forteresse médiévale dont les murs d'enceinte atteignent 6 mètres de haut, ont 3 mètres d'épaisseur et sont flanqués de quatre tours de guet. Au milieu de cette forteresse, la magnifique église dont les fresques extérieures et intérieures, représentant des cycles historiés de la Bible et des Saintes Écritures, suscitent l'admiration et l'incompréhension de tous les connaisseurs. Car, surtout pour les fresques extérieures, personne n'a compris encore quel était le secret des anciens pour réaliser des peintures aussi résistants dans un climat particulièrement rude.



 Puis nous sommes allés vers Putna, où, par contre, ça la visite a été vraiment autre chose.

Déjà, avant le monastère, deux femmes accompagnées par une petite fille auxquelles nous avons demandé une information, nous ont prié de prendre la plus jeune et la petite dans la voiture pour les amenées au monastère, ce que nous avons fait en libérant un peu les sièges arrières, sans vraiment comprendre que ce n’était pas le monastère que nous voulions voir, mais un nouvel où il y a un prêtre qui est censé faire des miracles. Car la jeune femme de 32 ans, la pauvre, avait une forme de sclérose en plaques que les docteurs roumains qu’elle avait consultés ne savaient pas soigner ! Sans commentaires !

Et même, après je n’ai pas voulu visiter ce monastère-là, malgré le fait que la pauvre femme nous disait qu’il est beau à l’intérieur. Beau ? Surtout clinquant, je suppose !

Maintenant, parlons Putna, le vrai ! Qui n’est pas inscrit dans la liste du Patrimoine Mondiale UNESCO.

Ce monastère, fondé en 1466 par Stefan cel Mare (Etienne le Grand), qui y est enterré, a une grande importance non seulement pour le peuple roumain en général (le grand poète national Mihai Eminescu a évoqué le monastère comme étant la "Jérusalem du peuple roumain" et le tombeau de Saint Etienne le Grand, "l'autel de la conscience nationale») mais encore plus pour moi et ma famille.

Et non seulement parce qu’il est à quelques kilomètres du village natal de ma mère mais parce qu’il a une place très importante dans l’histoire de ma famille. Car en 1926, quand, au cours d’une grande cérémonie, le buste en bronze de Mihai Eminescu a été dévoilé dans la cour du monastère de Putna devant une foule d’étudiants de Bucovine et tout particulier de Cernăuți, ma maman a été invité sur scène pour réciter une poésie écrite par le poète : « De la Nistru pin’la Tisa, Tot romanul plinsu-mi-s-a, Ca nu mai poate strabate, De atita strainatate » !

 Cet évènement a eu une tel importance pour ma mère, elle nous l'a tellement souvent raconté, qu’après sa mort, une de mes nièces (merci encore une fois, Corina) a eu l’idée d’écrire ces vers sur sa tombe !


Et là, j'ai fini l’histoire de notre visite en Bucovine, ou presque.

Le lendemain nous avons parcouru La Bucovine en marchant en permanence dans les pas de mes parents.

Partout, les noms des villages réveillaient en moi des souvenirs : à Vicov de Jos, mon grand-père allait à l’école en parcourant 7 kilomètres à pieds à travers les montagnes, ma mère a eu son premier poste dans l’enseignement à Bilca, etc…

Nous avons aussi visité mes cousines, avec lesquelles nous sommes allés voir les tombes de mes grandes parents et tantes et oncles, de la part de ma mère. Pour ceux de mon père, lui aussi d’un village de Bucovine, (maintenant), nous sommes allé jusqu’à la frontière avec Ukraine, tel que mon opérateur Bouygues, qui avait promis la gratuité pour l’Europe, m’a fait payer les recherches google, en disant que le serveur était en Ukraine. Dans le village de mon père, autre moment émotion : les seuls deux personnes que j’ai rencontré en parcourant toutes les rues à la recherche du cimetière ont était, l’une, la filleule de la sœur de mon père et l’autre, son vieux père, a été témoin à ma naissance, c’était même lui qui était parti en courant pour chercher la sage-femme !

Encore deux photos pour montrer comment sont les cimetières dans cette région. Malheureusement, des tombes, comme les maisons, comme tout, finalement, commencent à être influencés par d'autres modes, venues d'ailleurs. Mais, en voyant que le port des costumes nationaux recommence à devenir une tradition, au moins pour les messes à l'église et pour les jours de fêtes, peut-être il y a encore de l'espoir.



Deux photos pour montrer larégion de mes parents, c'est à dire la portion orientale de la Bucovine, qui est une plaine agricole prospère, à peine ondulée, qui suit le cours paisible de la rivière Siret, affluent du Danube.


 Apres cette visite, épuisés par tant d’émotion, nous avons repris notre route qui mène vers le pas Prislop, en tournant cette fois à gauche après Mestecanis, direction Vatra Dornei, où nous avions réservé une chambre à l’hôtel Belvédère.

Encore quelques photos de cette dernière route.




Maramures
Sighisoara, Transfagarasan, Curtea de Arges..à suivre

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